Pas d'actualités pour le moment ...
Toutes les actualités

Entrevues

Prise en charge psychosociale de l’état de stress post-traumatique et de la douleur fantôme auprès de  victimes du conflit en Casamance

Entrevue avec Gilles Dupuis Ph.D.
Par Brigitte Alary, B.A. et Mélissa Martin, Ph.D.



 

Gilles Dupuis, diplômé d’un doctorat en psychologie, est présentement professeur titulaire au département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM). Il dirige le Laboratoire d’études en psychologie de la santé et qualité de vie (LEPSYQ) et il est chercheur à l’Institut de cardiologie de Montréal. De plus, il est directeur scientifique au Centre de liaison sur l’intervention et prévention psychosociales (CLIPP) où il est responsable de la thématique de la santé psychologique au travail. Docteur Dupuis a pareillement obtenu plusieurs subventions provenant de différents organismes dont fédéral et provincial.

Une demande particulière

         En cours depuis juin 2004, le projet Réadaptation fonctionnelle des victimes du conflit en Casamance vise l’amélioration des soins de santé et de soutien psychosocial en Casamance et à Dakar, la capitale du Sénégal. Ce pays se remet à peine d’un conflit opposant l’armée sénégalaise et le Mouvement des forces démocratiques de Casamance qui a laissé derrière lui plusieurs victimes de mines antipersonnel. Le besoin de ressources adaptées pour venir en aide aux innocentes victimes est criant. L’Agence canadienne de développement international (ACDI) en partenariat avec le Collège Montmorency, qui offre un programme en physiothérapie, en réadaptation physique et en orthèses et prothèses orthopédiques, sont alors venus en aide aux victimes et à leurs intervenants en élaborant ce projet. Puisqu’une formation personnalisée à cette population devait être élaborée, le Collège Montmorency s’est référé au département de psychologie de l’UQÀM. Gilles Dupuis s’est alors porté volontaire pour cette belle aventure qui allait débuter. Ainsi, une formation fût conçue afin de mieux intervenir auprès des victimes et de sensibiliser les intervenants à l’état de stress post-traumatique (ÉSPT) et à la douleur fantôme. Ce projet a d’ailleurs obtenu le Prix canadien de la coopération internationale en 2007.

Un survol en trois phases

Phase I : Le terrain

À cette étape, les victimes des mines antipersonnel, les médecins, les infirmiers, les kinésithérapeutes, les prothésistes et les groupes d’actions communautaires ont été rencontrés afin que les besoins de chacun soient relevés dans leur contexte.

 


 

Phase II : L’élaboration de la formation 

Lors de cette étape, une formation sur le dépistage et la sensibilisation à l’ÉSPT et aux douleurs fantômes fût élaborée pour les personnes ressources venant en aide aux victimes d’amputation. La formation a été offerte d’abord au groupe de soutien en première ligne qui procède au dépistage, et ensuite aux intervenants de deuxième ligne, soit les professionnels de la santé qui assurent le suivi.


Phase III : Feedback 

Cette dernière phase a permis de faire une rétroaction sur la formation mise en place et d’évaluer son impact.

 

Un grand défi

Le grand défi de ce projet était de tenir compte de l’aspect culturel de cette population et d’y adapter la formation. Gilles Dupuis devait considérer les diverses croyances et mœurs des intervenants et des victimes, tout en évitant d’imposer une pensée occidentale. Il a dû développer des stratégies en fonction des individus et ajuster la formation pour qu’elle soit transmissible à tous, c’est-à-dire en la vulgarisant. Également, certaines forces déjà présentes, telles que le soutien social du village, devaient être préservées en étant intégrées au contenu clinique de la formation et lors de la prise en charge des victimes par les intervenants. À cet effet, docteur Dupuis mentionne: «Il faut utiliser ce qui est utilisable et le colorer». Gilles Dupuis s’est dévoué complètement à ce projet en apprenant l’un des dialectes du pays, le Wolof, et en intégrant à sa formation, entre autres, le conte sénégalais de la querelle des deux lézards, des proverbes et de la musique folklorique. L’élaboration de la formation a donc demandé beaucoup de préparation et de souplesse afin d’adapter le contenu nord-américain à cette population. Il cite : «Il faut que tu réajustes constamment tes sandales». En effet, le rythme de vie en Casamance n’étant pas le même que celui nord-américain, il a fallu le respecter en s’y ajustant. Aussi, il fallait accepter que certains aspects puissent être en dehors de notre contrôle. À titre d’exemple, Docteur Dupuis souligne le manque de personnel  et l’absence de matériel nécessaire à la thérapie (p.ex., aucun magnétophone n’était accessible pour faire de l’exposition en imagination aux souvenirs traumatiques).




Les retombées

Ce projet a non seulement aidé à soutenir les victimes en améliorant la formation de leurs intervenants, mais a aussi permis d’assurer la communication entre les professionnels de divers villages créant ainsi un nouveau réseau. De plus, ce projet a permis une prise en charge multidisciplinaire que ce soit lors du dépistage ou du suivi des victimes. Gilles Dupuis mentionne également : «Les intervenants sont reconnaissants de pouvoir dialoguer avec les victimes sous un angle différent qu’ils ne concevaient pas au départ». Ils ont, en effet, une meilleure compréhension des symptômes que peuvent vivre ces personnes grâce à la formation sur la douleur fantôme et l’ÉSPT.


Perspectives futures

Cette formation est généralisable à d’autres cultures, mais bien sûr, elle doit être adaptée au contexte culturel. À cet effet, un projet semblable est présentement en cours chez une population libanaise. Le psychologue Ghassan El-Baalbaki, Ph.D., s’est joint à l’équipe du projet intitulé Réadaptation physique des victimes des mines antipersonnel au Moyen-Orient.

En savoir plus sur les projets en Casamance et au Moyen-Orient  

Téléchargez les 2 présentations Power Point sur la formation Prise en charge psychosociale du trouble de stress post-traumatique (TSPT) et de la douleur fantôme:
Partie I : explications sur le TSPT et la douleur fantôme, sur les modes de détection et leur prise en charge.
Partie II : suivi à moyen et long terme du TSPT et de la douleur fantôme.

Téléchargez l'entrevue diagnostique pour le TSPT

Téléchargez la feuille de route pour l'évaluation du TSPT et de la douleur fantôme

Ce projet  a été rendu possible grâce au  financement de l'ACDI, de l'expertise du collège Montmorency et de Montmorency International ainsi que du Laboratoire de qualité de vie de l’UQÀM (LEPSYQ).





 




Quand la vie fait plus peur que la mort :
L'état de stress post-traumatique chez les soldats canadiens 
 
Operation retour

Entrevue avec Luc Côté, réalisateur du film Opération Retour 

Par Mélissa Martin, M.Ps. Psychologue

Et Maxime Beaulieu, B.A. Étudiant en psychologie


Une image différente des soldats

Rien n’aurait pu laisser présager que Luc Côté, réalisateur, producteur et scénariste depuis plusieurs années, allait un jour tourner Opération Retour, un documentaire portant sur des militaires souffrant de stress post-traumatique. Sa perception des militaires a complètement changée après avoir côtoyé plusieurs soldats qui avaient l’habitude de se réunir dans une taverne pour discuter. Les hommes et femmes rencontrés par Luc Côté étaient articulés, avaient de l’introspection, exprimaient leurs émotions et parlaient de ce qu’ils avaient vécu à la guerre. Luc Côté indique « ils sont là pour défendre des idéaux, ils veulent changer le monde et sont dévoués à la cause. Ils ne vont pas à la guerre juste pour l’adrénaline. Pour eux, c’est un honneur que de faire partie de l’armée. C’est inspirant de les voir ». Luc Côté était fasciné par cette nouvelle image que les soldats lui renvoyaient. Par ailleurs, il n’aurait jamais pu soupçonner à quel point la guerre pouvait avoir un impact sur un individu. « Je me suis mis à penser à un ami soldat qui a fait la guerre du Vietnam et je commençais à faire des liens avec ce qu’il m’avait raconté auparavant. Il m’avait dit qu’un jour, 20 ans après la guerre, il s’était retrouvé à plat ventre dans une foule après avoir entendu des coups de feu, qui étaient en réalité des feux d’artifice. Aujourd’hui Veterans Affairs appelle les vétérans à l’avance pour les avertir quand il y a des feux d’artifice »! Les flashbacks et l’hypervigilance font partie des symptômes du stress post-traumatique.

« Selon l’Ombudsman des Forces armées canadiennes, 15-20 % des gens qui reviennent de mission souffrent de l’état de stress post-traumatique » 

Un tournage difficile émotionnellement

Dans ses films, Luc Côté aime explorer des problématiques sociales, comme l’itinérance, la pauvreté ou le deuil. Il dit être habitué de côtoyer des gens en détresse. Il n’en demeure pas moins que aborder le sujet du stress post-traumatique fût difficile émotionnellement. Il a rencontré une centaine de militaires souffrant de stress post-traumatique dans des groupes de thérapie. « Le film a été une thérapie à la fois pour les soldats et pour moi. J’ai joué le rôle du psychologue : on m’appelait pour me parler de choses qui n’étaient pas en lien avec le film. J’ai été confronté à une tentative de suicide d’un soldat pendant le tournage. Que dois-je faire? Je n’ai pas de formation de psy! On essaye de se détacher émotionnellement, mais ce n’est pas facile à faire ». 

Sortez de votre sous-sol , parlez-en!
           En affichant au grand jour ce que certains n’osent pas aborder, Luc Côté a voulu sensibiliser les soldats, leur dire qu’ils ne sont pas seuls et les encourager à parler de leurs difficultés à leurs proches. Des milliers de soldats ont honte de dire qu’ils ont des troubles psychologiques, des blessures qui ne se voient pas. Une étude récente publiée dans la revue Medical Care (Fikretoglu, Guay, Pedlar, & Brunet, février 2008) indique que les soldats hésitent à consulter un médecin. Alors que « les problèmes les plus courants sont la dépression, l'alcoolisme, la phobie sociale et le syndrome post-traumatique, moins de la moitié des personnes (43%) ont reçu un traitement ». Selon Stéphane Guay, une majorité de militaires est en déni quand vient le temps de parler de leurs difficultés et cela expliquerait en partie le faible taux de consultations.

Dans son film, Luc Côté a observé que les jeunes soldats qui ne sont pas affectés psychologiquement par la guerre ont tendance à fermer les yeux et à ne pas reconnaître que ce genre de problème pourrait les affecter un jour. Pendant la mission, les soldats arrivent à fonctionner, mais c’est le retour à la maison qui est plus difficile. Pour soulager leur souffrance, les soldats vont avoir tendance à s’auto-médicamenter avec des drogues ou de l’alcool et plusieurs vont se suicider. Depuis quelques années, il semble y avoir une hausse du nombre de suicides dans les Forces armées canadiennes.

« Si t’es malade, t’es faible, t’es lâche,
surtout dans l’infanterie » 
 

Selon Luc Côté, le jugement des pairs est impitoyable chez les militaires et la maladie mentale, elle, est condamnée. Ce jugement se fait également dans notre société, pour des maladies comme la dépression, où certains individus croient à tort que leurs collègues de travail ou leurs proches sont déprimés pour obtenir des compensations financières. L’attitude de notre société doit changer à l’égard de la maladie mentale. Une blessure psychologique, même si invisible, demeure incapacitante et amène autant de souffrance, sinon davantage, qu’une blessure de guerre. Luc Côté indique que son film a favorisé, chez les membres des familles de soldats, une meilleure compréhension de l’impact que peut avoir la guerre sur un individu. Après que leurs proches aient visionné le film, certains soldats affirment avoir reçu des excuses de leur part. Les familles s’excusaient surtout de leur attitude négative à l’égard des difficultés éprouvées par leur proche militaire.

Le stress post-traumatique, un phénomène moins tabou

Avec les événements en Irak et en Afghanistan, les médias sont amenés à parler de plus en plus des répercussions de la guerre et du stress post-traumatique. Lorsque le film est sorti en 2005, la problématique du stress post-traumatique n’était pas encore très connue de la société. Aujourd’hui, un article est publié sur le sujet de façon hebdomadaire ou presque. Luc Côté rapporte que son film a fait progresser la cause. Une présentation spéciale du film a eu lieu à Ottawa avec la Gouverneure Générale et le Lieutenant-Général Roméo Dallaire, atteint lui-même du stress post-traumatique et ardent défenseur de la cause. Le film a également permis de sensibiliser certains Généraux de l’armée. Les répercussions directes du documentaire sont, quant à elles, plus difficiles à évaluer. Cependant, une chose est sûre, les médias en parlent et une bonne partie de la population est au courant de la problématique du stress post-traumatique ou du moins des répercussions possibles de la guerre sur la santé mentale des soldats.

Depuis quelque temps, l’armée semble reconnaître davantage les problèmes psychologiques auxquels font face les soldats qui reviennent de mission. Il s’agit d’une étape importante, car la reconnaissance d’un problème est le premier stade dans un processus de changement. Le film de Luc Côté a assurément contribué à cette situation. En fait, depuis les 5 dernières années, les Forces auraient investi 100 millions $ dans des programmes de prévention et de suivi psychologique. Malgré cette somme imposante, les besoins restent criants et plusieurs militaires n'ont pas encore accès aux soins requis.

 
Opération Retour a été produit par la société de production cinématographique Érézi.

Pour se procurer le documentaire, visitez le site de CinéFête :
Cinéfête


Le film est également disponible dans les librairies Renaud-Bray et dans les succursales Archambault de la région de Montréal :
Renaud-Bray
Archambault